Pégase atavique
Un rêve éveillé toujours au rendez-vous.
Enfance et adolescence passées dans le crottin.
Mon temps libre entièrement consacré,
Consacré à toi, ma passion, mon amour.
Toutes ces années vécues avec toi,
Auront été parmi les plus belles.
Un rêve debout.
Amour impérieux.
Qui devient feu intérieur, s’il n’est pas assouvi.
Ces jours entiers auprès de toi,
Parce que ta présence m’était vitale.
Toi cheval,
Pour étouffer les tourments et dompter la rage,
Pour accepter la fadeur du destin que je m’étais choisi,
Souscrire à cette voie prise par défaut, parce qu’idéalisée,
Celle de ma grand-mère secrétaire, modèle adoré.
Avec toi cheval tout m’était possible.
Grâce à toi cheval, je pouvais me supporter,
Grâce à toi cheval, je pouvais m’estimer,
Recoller les morceaux du puzzle destructuré par les sarcasmes,
Avec toi cheval j’étais quelqu’un.
Diplômes arrachés à force d’acharnement et de sanglots,
A force de travail, jusqu’à la nausée,
Révisions au milieu des pissenlits ou dans le foin.
Tu m’as donné le courage,
Parce que là je pouvais te sentir.
Ton odeur indispensable,
Inspirée à plein poumons.
M’imbiber de ta fragrance chevaline,
Jusqu’à la moelle, jusqu’à l’ivresse.
Te caresser jusqu’à plus soif,
Pour que mes mains transpirent de toi,
Pour t’avoir là tout près quand loin de toi j’étais.
Sensualité animale,
Son magique de ta mastication,
Ondulation de ta crinière comme la houle,
Claquement de tes sabots foulant le sable fraîchement brassé.
Ta chaleur et ta douceur,
Pour s’accoutumer à la froideur, à la rectitude administrative.
Enfiler le costume cheval pour mieux me défaire de l’uniforme bureaucrate,
Costume de l’indépendance contre celui de la subordination,
De la fantaisie pour encaisser la monotonie.
J’aime à me souvenir de ces précieux instants passés à tes côtés.
Instants câlins avec le pansage,
Instants fiévreux attelée à toi ou sur tes reins.
Peur dépassée pour te chevaucher,
Partir pour des échappées cheveux au vent,
Humer l’air matinal tout en promesses,
Me griser de vitesse et de sensations,
Fermer les yeux pour mieux ressentir,
Envie de voyages lointains et de nouveaux départs.
Bouffées salvatrices pour me gaver de liberté,
Pour ne pas m’étioler,
Pour digérer ce clavier froid et récalcitrant,
Dévalorisant et aliénant.
Clavier balayé par ce pouvoir prodigieux,
Des rênes entre mes mains.
Braver les idées préconçues,
Pour réduire au silence le machisme enraciné.
Peur évanouie sur le sulky,
Pour tracer sur la piste,
Des sillons droits et tortueux.
Tels les lignes de notre vie.
Avec les choix qu’elle nous impose ou nous suggère.
Ces instants de plein air,
Pour penser et rêver.
Bercée par ton trot régulier,
Cette musique douce,
Pour étouffer le cliquetis métallique sur le papier.
Jamais je ne me lasse à te regarder.
Tes courbes parfaites, tes lignes harmonieuses,
Ta légèreté et ta grâce,
Tu as raison d’être fier.
Comme pétri dans un atelier d’art,
Fils d’Eole.
Rondeurs généreuses, lignes épurées,
Comme si tu volais.
Ta fougue insuffle la force,
Ta puissance nous transcende.
Ton énergie domptée et amadouée,
Pour faire de moi ce que je suis aujourd’hui.
D’un coup de sabot,
Pégase, tu as fait jaillir la fontaine du cheval,
Source d’inspiration des filles de Zeus.
Comme elles, je puise en toi ma force créatrice.
Mélange de yin et de yang,
Avec toi je suis devenue moi.
Toi cheval tu nous a fait vivre des moments d’exception,
Toi cheval tu nous as réunis.
Aujourd’hui tu nous manques.
Ces moments riches et palpitants, ces moments inoubliables,
Même s’il y en a eu des difficiles,
C’est grâce et malgré toi, Papa, que je les ai vécus,
Parce qu’impossibles ailleurs.
Tous n’ont pas compris,
Mais peu m’importe.
Tu as eu ce courage,
Le courage de tes rêves.
Rêve d’une vie en dehors,
En dehors des sentiers battus.
Rêve d’un père à travers toi réalisé.
La passion dans la filiation,
Pégase familias.