ALZHEIMER
A ma belle-mère, pour mon époux et mes filles.
Sous la morsure plus forte du soleil,
Inexorablement, la banquise se disloque.
Des icebergs se détachent encore et encore.
Sur son îlot de glace, le malade part à la dérive,
Pour s’éloigner chaque jour un peu plus des siens et de la société.
Impuissants nous assistons à son naufrage.
Il faut hisser les grands-voiles :
Empathie et affection,
Pour décrypter les bouteilles jetées à la mer,
Et baliser la route vidée de ses repères.
Les médicaments,
Pour tenir le cap face aux vents contraires,
Apaiser les tempêtes intérieures.
La protéine, dans son emballement, rogne ce frêle esquif.
Sournoise, elle détisse à l’infini la fine toile de la pensée,
Détricote la trame du passé, dérègle la boussole,
Plongeant l’être aimé dans une angoisse et une détresse profondes.
Il ne lui reste plus que l’intelligence du cœur,
Celle qui garde le lien et sauve quelque temps de la perdition.
La lutte est inégale et perdue d’avance,
Ballotté par la houle, l’iceberg oscille entre notre monde et le sien,
Entre façade et sincérité, convenances et désinhibition.
Il faut entrer dans sa dimension.
Se raccrocher aux bribes de bonheur et de lucidité,
De plus en plus espacés.
Mais bouffées salvatrices pour digérer la succession des deuils,
Pour accepter le changement de statut.
Avant la plongée dans le grand rien.
Après un ultime bouillonnement, cette épave inhabitée est engloutie.
Emportant pour toujours son histoire et notre histoire, sa tendresse, sa richesse.
La débâcle s’accélère, grossissant la cohorte des icebergs,
L’armée des ombres.
Inscrivant prématurément dans la finitude toujours plus de sexagénaires,
Brouillant les repères,
Obligeant les descendants à la navigation à vue.
Plus d’ancrage.
Des familles projetées trop tôt dans des choix cornéliens.
Ne pas perdre de vue ses enfants, son travail et sa santé,
Ne pas se laisser happer par les remous,
Saisir les mains tendues pour ne pas larguer les amarres à son tour,
Ne pas se consumer dans une culpabilité entretenue par notre société bien pensante.
Dans cette lutte âpre, les proches laissent une part d’eux-mêmes,
Et se découvrent autrement.
Un immense gâchis d’énergie, d’innocence, la transmission est rompue.
Ne serait-ce pas notre société du toujours plus, toujours plus vite qui nous ferait perdre pied ?